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Les divas de l’ingénierie: un mal nécessaire?

LES DIVAS DE L’INGÉNIERIE: UN MAL NÉCESSAIRE?
Le Blog de Rodolphe Krawczyk sur L'Usine Nouvelle
Rodolphe Krawczyk travaille depuis 40 ans dans l’industrie spatiale

Article de “Rodolphe Krawczyk” initialement publié le 11/09/2020 sur son blog hébergé chez l’Usine nouvelle

L’ingénierie est devenue au fil du temps de plus en plus complexe, notamment dans les grands projets : ils s’appuient sur des outils extrêmement sophistiqués, mais leur succès dépend souvent d’idées “géniales” que seuls de brillants esprits sont encore capables de produire… à condition de savoir les solliciter…

“Il faut de tout pour faire un monde”, dit l’adage bien connu. Dans les projets complexes, qui demandent beaucoup d’investissement de “matière grise”, le travail d’équipe en ingénierie concourante, s’appuyant sur des modélisations poussées dont les performances ne font que s’accroître avec l’avènement de la numérisation, est le socle de tout développement de grande ampleur. Et pourtant, même avec les meilleurs outils et des ingénieurs de grande qualité (c’est-à-dire compétents, travailleurs, motivés, et sociables…), l’expérience montre qu’il manque fréquemment (un peu comme dans une recette de cuisine où le “tour de main” joue un rôle fondamental dans la réussite d’un plat), un ingrédient difficile, voire impossible à définir : cet ingrédient, c’est l’idée “sortie du chapeau”, à laquelle personne n’a pensé, et qui débloque d’un coup des situations parfois critiques en termes de technique. Cette idée-là, il n’est pas rare qu’elle soit émise par un ingénieur dont le côté brillant n’a d’égal que son ego, et la plupart du temps son incapacité à travailler en équipe et à accepter les processus : en un mot, une diva…

En plus de quarante années de projets spatiaux, j’ai eu maintes occasions de rencontrer et de travailler avec des divas, et ce pour mon plus grand plaisir (car travailler avec des gens de cette trempe est toujours un plaisir et une source d’enrichissement intellectuel) mais aussi pour ma plus grande irritation (réaction négative partagée par tous les membres de l’équipe). Car le problème avec la diva est qu’il faut la supplier pour obtenir la solution attendue… et lorsque le temps presse, la supplication devient vite insupportable et génère des tensions préjudiciables au bon déroulement du travail ; l’attente confine à la torture jusqu’à ce que la solution “miracle” soit apportée au soulagement général… et à la grande satisfaction de la diva, soudain placée sur le piédestal de l’adulation après avoir connu les affres de la détestation…

On rencontre des divas dans toutes les strates de l’organigramme: lors d’un projet de grand télescope, il était notoire qu’un chef de département, connu justement pour ses compétences et ses idées novatrices, avait trouvé rapidement “la” solution optique, mais il s’était résolu à la communiquer une fois l’équipe aux abois et sur le point de jeter l’éponge… (ce comportement a failli néanmoins lui coûter son poste…) ; mais la diva est plus souvent un ingénieur considéré à juste titre comme un expert et donc sans rôle hiérarchique. Et c’est peut-être là que le bât blesse… Pour beaucoup, ne pas être chef, c’est ne pas avoir de pouvoir… Or, la soif de pouvoir, à plus ou moins haut degré, est inhérente à l’être humain (j’avais abordé ce sujet dans un article paru en décembre 2018 dans Avis d’expert : “Pouvoir ou argent? Les leçons d’un triumvirat…”). Et quand on n’a pas de pouvoir hiérarchique, la détention de l’information “vitale” se transforme un outil de pouvoir, et la supplication un moyen d’exercer ce pouvoir…

Ne généralisons pas : tous les ingénieurs brillants ne sont pas des divas, je connais des experts aussi compétents qu’enclins à partager et diffuser leurs connaissances. On ne peut que saluer leur humilité… Et ce d’autant que la filière d’expertise technique n’a jamais vraiment été reconnue dans l’industrie : qui veut faire carrière doit choisir le management (gestion de projet ou responsabilité d’un service ou d’un département, à terme poste de direction). Qui plus est, le salaire reste très dépendant du poste: un expert sera donc moins bien payé qu’un ingénieur qui a sa “case” dans l’organigramme… Pas de pouvoir officiel, salaire moindre: c’est la double peine… On peut alors sinon excuser, du moins comprendre le comportement des divas…

Peut-on se passer des divas ?… Nul n’étant parfait, il serait regrettable de ne s’attacher qu’à leurs défauts : leur aptitude à déposer des brevets suffit à elle seule à justifier leur utilité. Et, chose curieuse, ce sont souvent des personnes qui, même si elles ont du mal à travailler en équipe, se révèlent souvent d’un relationnel agréable, sous réserve bien sûr qu’on n’égratigne pas trop leur ego…

Décidément, rien n’est simple dans le monde de l’ingénierie, que le néophyte pourrait s’imaginer parfaitement cartésien et déterministe : il serait surpris d’y voir que l’humain, là aussi, joue un rôle prépondérant… Une fois de plus, refuser les divas, c’est nier la part d’humain nécessaire à notre fonctionnement, thème que les lecteurs de ce blog savent à quel point il me tient à cœur…

Alors oui, les divas, malgré leurs côtés négatifs, resteront encore longtemps utiles dans les projets à haut niveau de matière grise : elles apportent cette touche d’innovation, voire d’originalité qui font cruellement défaut à nos processus calibrés et à notre obsession de la numérisation. Faisons fi de notre fierté en acceptant le “chantage” de la supplique: il n’est finalement qu’un jeu qui rappelle les courbettes de l’Ancien Régime, sauf que dans ce cas, elles se pratiquent devant quelqu’un qui, intérieurement, souffre de ce qu’il perçoit (à tort ou à raison) comme un manque de pouvoir sur ceux qui s’inclinent devant lui… En somme, laissons de côté notre propre ego : car au fond, tous les egos ne sont pas égaux…

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