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Ingénierie marocaine : pourquoi le Maroc construit sans toujours concevoir ?

Ingénierie marocaine : pourquoi le Maroc construit sans toujours concevoir ?

Ingénierie marocaine : la puissance discrète d’un secteur encore en quête de souveraineté

Un débat fondateur à Rabat

Le 24 novembre 2010, à Rabat, dans l’enceinte de l’Académie Hassan II des Sciences et Techniques, une question structurante pour l’avenir économique du Maroc a été posée avec une rare lucidité : quelle place réelle pour l’ingénierie dans le développement du pays ? Cette session ordinaire, réunissant ministres, académiques et professionnels, n’avait rien d’un simple colloque technique. Elle s’apparentait à une mise à nu d’un secteur stratégique, encore trop peu visible dans le débat public.

Une puissance stratégique encore invisible

Dès l’ouverture, Ahmed Reda Chami, alors ministre de l’Industrie, du Commerce et des Nouvelles Technologies, posait un constat fondamental : l’ingénierie est au cœur de la création de richesse. Il rappelait que derrière chaque infrastructure, chaque innovation et chaque projet industriel, se trouve une capacité de conception. Cette capacité conditionne la performance économique d’un pays . Pourtant, malgré ce rôle central, l’ingénierie marocaine reste paradoxalement peu visible, y compris au sein même de son écosystème national.

« L’ingénierie est au cœur de la création de richesse. » A.R.C

Une dynamique économique portée par la formation

Cette contradiction constitue le fil rouge d’une réalité plus complexe. Le Maroc s’est engagé depuis deux décennies dans une transformation économique profonde, marquée par des stratégies sectorielles ambitieuses dans l’industrie, l’agriculture, l’énergie et les infrastructures. Comme l’a souligné Ahmed Akhchichine, ministre de l’Éducation nationale, de l’Enseignement supérieur et de la Recherche scientifique, cette dynamique repose en grande partie sur la formation de compétences scientifiques et techniques capables d’accompagner ces mutations . L’initiative visant à former 10 000 ingénieurs par an, lancée quelques années plus tôt, illustre cette volonté politique de montée en puissance des ressources humaines.

« Le succès des stratégies sectorielles dépend directement de la qualité des ressources humaines et de la recherche scientifique. » A.KHCHICHEN

Un écosystème fragmenté

Mais cette progression quantitative, aussi spectaculaire soit-elle, ne suffit pas à structurer une véritable puissance d’ingénierie. Derrière les chiffres, une fragilité apparaît. L’écosystème reste dominé par des structures de petite taille, peu capitalisées, concentrées géographiquement et rarement en capacité de porter des projets à forte valeur ajoutée. Cette réalité a été décrite avec précision par Moncef Ziani, président de la Fédération marocaine du conseil et de l’ingénierie, qui a dressé un état des lieux sans concession du secteur. Celui-ci est marqué par une fragmentation structurelle et une dépendance persistante à la commande publique .

« Une majorité de cabinets d’ingénierie marocains restent de petite taille, limitant leur capacité à porter des projets complexes. » M.ZIANI

Une ouverture du marché sous tension

Le diagnostic devient plus critique encore lorsque l’on examine les règles du marché. Contrairement à de nombreux pays émergents, le Maroc a fait le choix d’une ouverture quasi totale de son secteur de l’ingénierie à la concurrence internationale. Les appels d’offres publics sont largement ouverts aux cabinets étrangers, souvent mieux structurés et plus expérimentés. Dans les faits, cette situation place les acteurs locaux dans une compétition asymétrique. Comme l’a reconnu Ahmed Reda Chami lui-même, l’ingénierie marocaine souffre d’un déficit de visibilité locale, alors même que certaines de ses compétences sont reconnues .

« L’ingénierie marocaine souffre d’un déficit de visibilité locale. » A.R.C

Le piège du modèle “clé en main”

Cette ouverture a une conséquence directe : dans plusieurs domaines stratégiques, notamment l’industrie, la conception des projets échappe encore largement aux acteurs nationaux. Le recours fréquent à des projets réalisés en mode “clé en main” limite le transfert de savoir-faire. Il réduit aussi la capacité du pays à maîtriser l’ensemble de la chaîne de valeur. Le constat est sans ambiguïté : l’ingénierie industrielle indépendante reste marginale au Maroc . Le pays construit, mais ne conçoit pas toujours.

« Le Maroc construit, mais ne conçoit pas toujours. »

Vers une ingénierie stratégique

Pour Omar Fassi-Fihri, secrétaire perpétuel de l’Académie Hassan II des Sciences et Techniques, cette situation pose un enjeu stratégique majeur. Dans son discours d’ouverture, il insistait sur le fait que la compétitivité du Maroc dépendra de sa capacité à développer une ingénierie capable de concevoir, d’innover et de s’imposer dans des environnements internationaux de plus en plus exigeants . Il rappelait que l’ingénieur moderne n’est plus seulement un technicien. Il est un acteur global, capable d’intégrer des dimensions économiques, sociales et organisationnelles dans la conception des projets.

« L’ingénieur n’est plus seulement un technicien, mais un acteur global du développement. » M.Omar Fassi-Fihri

Le miroir international

La comparaison internationale renforce ce constat. Lors de cette même session, José Luis Gonzalez Vallvé, président de Tecniberia, a présenté le modèle espagnol, caractérisé par une forte capacité d’exportation et une structuration avancée du secteur. Les entreprises d’ingénierie espagnoles interviennent aujourd’hui dans des dizaines de pays. Elles transforment leur expertise en levier d’influence économique. L’ingénierie y est considérée non seulement comme un service technique, mais comme un instrument stratégique de positionnement international.

« L’ingénierie est un levier d’influence économique à l’échelle mondiale. » José Luis Gonzalez Vallvé.

Un potentiel encore sous-exploité

Face à ces modèles, le Maroc dispose pourtant d’atouts réels. Dans des domaines comme le bâtiment, l’hydraulique ou les infrastructures routières, les compétences nationales sont solides et reconnues. Certaines entreprises commencent à s’implanter à l’étranger, notamment en Afrique, ouvrant la voie à une projection régionale plus ambitieuse. Mais ces initiatives restent encore isolées et insuffisamment soutenues par une stratégie globale.

Le défi des ressources humaines

Au-delà des structures et des marchés, le véritable défi réside peut-être dans les ressources humaines. Malgré les efforts de formation, le secteur souffre d’un manque de profils expérimentés, capables de porter des projets complexes et de rivaliser avec les standards internationaux. Les conditions économiques du secteur, notamment la pression sur les coûts et les rémunérations, limitent son attractivité. Or, comme le soulignait l’ensemble des intervenants, la qualité des ressources humaines constitue la clé de voûte de toute stratégie de développement.

Une question stratégique majeure

En filigrane de ces constats se dessine une question essentielle, rarement posée de manière frontale : qui conçoit le Maroc de demain ? Car derrière chaque projet d’infrastructure ou d’industrialisation se jouent des arbitrages techniques, économiques et stratégiques. L’ingénierie n’est pas seulement une fonction d’exécution. Elle est un espace de décision.

Un enjeu de souveraineté

L’enjeu dépasse donc largement le cadre sectoriel. Il touche à la souveraineté économique du pays. Renforcer l’ingénierie nationale, ce n’est pas seulement soutenir une profession. C’est capter davantage de valeur, maîtriser les choix technologiques et affirmer une capacité à concevoir son propre modèle de développement.

« Le véritable enjeu n’est plus de construire davantage, mais de concevoir mieux. »

Un tournant décisif

Quinze ans après cette session de Rabat, les termes du débat restent d’une actualité saisissante. Le Maroc a incontestablement réussi son pari industriel et infrastructurel. Mais la prochaine étape est plus exigeante. Elle consiste à passer d’un pays qui construit à un pays qui conçoit. Et dans cette transition, l’ingénierie marocaine pourrait bien cesser d’être une puissance silencieuse pour devenir un véritable levier stratégique.

« Passer d’un pays qui construit à un pays qui conçoit. »

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