Le mythe de l’ingénieur au pouvoir : Le grand malentendu marocain

pourquoi la majorité des ingénieurs marocains restent invisibles?
Dans certains récits médiatiques, les ingénieurs apparaissent comme une élite occupant les centres de décision du Maroc. Pourtant, derrière quelques trajectoires visibles se cache une réalité plus complexe : celle d’une profession confrontée à des défis d’insertion, de reconnaissance et de valorisation de ses compétences.
Une élite visible, une majorité invisible
Depuis plusieurs années, un récit flatteur s’installe dans certains discours publics : celui d’un Maroc gouverné par ses ingénieurs. Ministres issus des grandes écoles, dirigeants d’institutions publiques ou responsables de grands projets nationaux… l’image d’une technocratie scientifique aux commandes du développement du pays semble séduisante.
Mais ce récit repose souvent sur une confusion : celle qui consiste à transformer quelques trajectoires exceptionnelles en représentation de toute une profession.
Le Maroc compte aujourd’hui plusieurs dizaines de milliers d’ingénieurs diplômés, et chaque année plusieurs milliers de nouveaux ingénieurs rejoignent le marché du travail. Face à cette population importante, les ingénieurs ayant accédé à des fonctions gouvernementales ou à des postes de décision stratégique restent une minorité.
Comme le souligne Aziz Hilali, président de l’Union Nationale des Ingénieurs Marocains (UNIM): “la présence d’ingénieurs dans certains centres de décision est réelle, mais elle ne doit pas masquer les difficultés rencontrées par une grande partie de la profession.”
Des trajectoires d’élite qui ne reflètent pas toute la profession
Selon Aïssi Mohamed, président du Syndicat National des Ingénieurs Marocains (SNIM), “le problème vient souvent du fait que l’on confond quelques trajectoires individuelles très visibles avec la situation globale de la profession”.
Les ingénieurs qui accèdent à des postes de responsabilité dans l’administration, dans le gouvernement ou dans les grandes entreprises représentent une élite réelle, mais numériquement très limitée.
La majorité des ingénieurs marocains évoluent dans des conditions beaucoup plus ordinaires, souvent marquées par des défis d’insertion professionnelle et de progression de carrière.
Une formation en expansion plus rapide que l’économie
Les deux présidents mettent également en avant un facteur structurel important : l’augmentation rapide du nombre d’ingénieurs formés au Maroc.
Depuis l’initiative nationale visant à former dix mille ingénieurs et assimilés par an, le pays a fait le choix stratégique d’augmenter fortement la capacité de formation pour accompagner l’industrialisation et la modernisation de l’économie.
Cependant, le tissu économique national n’a pas toujours évolué au même rythme que cette expansion de la formation.
Le résultat est un décalage entre l’offre croissante de compétences scientifiques et les opportunités d’emplois à haute valeur technologique disponibles sur le marché du travail.
Des défis réels pour de nombreux ingénieurs
Cette situation se traduit par plusieurs difficultés concrètes pour une partie de la profession. Parmi les défis les plus fréquemment évoqués :
- l’accès au premier emploi pour les jeunes diplômés;
- une reconnaissance statutaire limitée;
- des perspectives de carrière inégales selon les secteurs.
Certains ingénieurs choisissent alors de poursuivre leur carrière à l’étranger, attirés par des environnements économiques offrant davantage d’opportunités.
Cette dynamique pose une question stratégique pour le pays : comment retenir et valoriser ce capital humain scientifique ?
Les ingénieurs, un enjeu stratégique pour le développement
Malgré ces défis, les deux présidents s’accordent sur un point essentiel : les ingénieurs constituent un levier stratégique pour le développement du Maroc.
Pour Aziz Hilali, la question dépasse la simple dimension corporatiste : “Former davantage d’ingénieurs ne suffit pas ; il est essentiel de leur donner les moyens de jouer pleinement leur rôle dans l’innovation, l’industrialisation et la compétitivité du pays”.
De son côté, Aïssi Mohamed souligne que “la véritable question n’est pas de savoir si les ingénieurs constituent une élite, mais plutôt comment le Maroc peut mieux mobiliser ce capital humain dans les politiques de développement”.
Sortir du mythe
Le récit de l’ingénieur au pouvoir est séduisant. Il valorise une profession essentielle au développement du pays et met en avant des parcours remarquables. Mais pour être utile, ce récit doit aussi intégrer la réalité vécue par la majorité des ingénieurs.
La question centrale n’est pas de savoir si certains ingénieurs occupent des positions de pouvoir — c’est une évidence. La véritable question est de comprendre comment une profession aussi stratégique peut être mieux valorisée dans l’économie et dans la gouvernance du pays?
Car dans un monde où les défis technologiques, énergétiques et environnementaux deviennent de plus en plus complexes, la capacité d’un pays à mobiliser ses ingénieurs constitue l’un des leviers les plus importants de son développement.